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SANS RIME NI RAISON Vive la poésie ! Et vive la liberté ! Merci aux anciens pour leur héritage et mille vœux pour leurs successeurs actuels. Table rase et… en avant ! « Ah, qui dira les torts de la rime » gémit Verlaine dans son Art poétique qui, par ailleurs, ne manque pas de prodiguer de bons conseils. Et de nos jours, plus d'anathème puisque la condamnation est tombée. Honneur tout de même aux héroïques conservateurs du passé… Sans doute tout a-t-il été dit à propos de la rime « le meilleur des tambours » comme l'a qualifiée Giraudoux. Ne sonne-t-elle pas le rappel des mots et des idées, ne réveille-t-elle pas analogies, connotations, échos de tous ordres ? Que de prouesses mais que de tortures furent en son nom commises ! Crimes, pourquoi pas ? En plus, ça rime ! Mais pour le juge instruisant à décharge, que d'heureuses surprises parfois, harmonie, élégance, à propos…Le « bien-dire » fut-il porteur de quelques échappées , échappant au système en général et au conformisme en particulier, ne saurait offrir une base solide à cette institution. Ne participe-t-elle pas d'abord à ce concert pour oreilles d'âne stigmatisé par Paul Eluard ? Et ne castre-t-elle pas, finalement, toute inspiration née d'une liberté aléatoire et qu'on ne saurait , lors de l'expression consécutive, condamner aux fers ? Rime ? mirage, trucage, procédé, insupportable captation et déviation du geyser poétique ! La raison est entendue. La raison justement ! Que cette grande dame que l'on imagine coiffée et drapée à l'antique nous pardonne. Elle n'est pas plus déesse qu'archange ou diablesse de haut rang, en poésie du moins. Sa place est ailleurs, le plus loin possible pour ne pas risquer d'interférer avec la merveille qui sort à l'état naissant du cœur et des machines du poète. Car, et c'est admis par tous, la poésie ne démontre pas, ne décrit pas, ne pense surtout pas. Elle est. Et elle se suffit à elle-même. Elle n'a pas d' objectif sinon d'être poésie et d'inspirer des œuvres littéraires appelées poèmes, chargés de poésie et d'un pouvoir de transmission de cette poésie. Elle ne se pèse pas, ne se mesure pas, ne se compare à aucun étalon, fut-il issu de Pégase ! En poésie, elle a toujours tort, la raison, et ses thèses, plus ou moins attifées de l'attirail classique, rime en tête, ne confère aucun doctorat. Exit la raison… Dieux, que nous voilà soulagés, nous, pauvres poètes en mal de création, mais soucieux de vérité, d'idéal et de pureté. Plus de tracas, de contraintes issues du passé, plus d'obligations fondées sur un fonctionnement logique de l'esprit se référant à une philosophie, une rhétorique ou à quoi que ce soit de politiquement, socialement, éthiquement correct ! Les temps sont venus de faire éclater notre talent à l'état pur ( brut ? sauvage ?) sans règle et surtout de procédés, sans renoncer (recourir ?) à un fonctionnement conditionné et même naturel de la pensée. Plus de barrières, plus de tabous, foin de revenants spectraux et spectaculaires. Ici, en ce territoire où s'inscrit ce qu'éprouve spontanément et sans fard ce qu'éprouve le poète, s'ouvrent les vastes espaces de l'infini. Rien n'arrête, rien ne retient, tout est possible. à condition de supporter le vide et de ne pas souffrir de vertige. à condition aussi de trouver, sans tomber, les moyens de rendre les grandes révélations, fulgurances et autres phantasmes et de rapporter ces fruits, sans altérer leur pruine et, si possible, en inventant pour chaque glane, un art de la présentation qui écarte tout artifice et la met néanmoins en valeur. Si « la pensée par nature manque de style », comme le soutient quelque part Paul Valéry, le poème par nature manque de forme. Il appartient au poète de lui en conférer une. Sans rime ni raison peut-être, mais pas sans invention. Géronte |

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